Sans titre (inachevé)

Sans titre (inachevé)

13/01/2020

Chapitre 1 – Un réveil difficile
 
A bien des égards, la journée s’annonçait comme une de celles dont on savait dès le réveil qu’elles seraient interminables. Des nuages cloués au ciel grisâtre jusqu’à leurs larmes qui martelaient leur litanie sur les carreaux des fenêtres, tout de cette atmosphère sinistre inspirait à qui l’entendait ces mots que Franck prononça comme un borborygme. 
Il est des matins où mieux vaut-il rester couché.
Ce sentiment était exacerbé par une migraine naissante dont le mal empreint de ténacité qui l’avait pris la veille semblait ne plus vouloir le quitter malgré l’administration d’un tube entier d’aspirine. D’une main pataude, il chercha à atteindre le réveil afin de le faire cesser son vacarme matinal, mais le succès de son opération ne fit taire aucunement la sonnerie stridente qui prenait de l’ampleur à mesure qu’elle se faisait entendre. Lorsque Franck comprit qu’il s’agissait d’un appel sur son téléphone portable, l’appareil avait enfin cessé de hurler. Il se leva de mauvaise grâce et d’un pas routinier déboucha sur la cuisine, s’empara d’une capsule en aluminium qu’il enfourna dans une machine à café, prit une tasse propre sur l’évier et attendit que son breuvage soit servi. Entretemps, son téléphone avait sonné à trois nouvelles reprises, mais l’heure indécente que lui dévoilait l’affichage digitale du micro-ondes l’empêchait d’y accorder le moindre crédit. Pire, il éprouvait une certaine satisfaction à faire attendre les outrecuidants qui avaient l’affront de le saisir dès le réveil et de le sortir du lit. Déjà qu’il ne dormait plus que quelques heures et par bribes, en plus n’avait-il jamais accordé à la technologie la moindre chance qu’elle put gérer sa vie. Se servir de sa toute nouvelle machine à café, d’un réveil matin et de son micro-ondes pour faire réchauffer des plats cuisinés le soir constituaient à ses yeux le maximum admissible.
Lorsque le téléphone sonna pour la quatrième fois, Franck était assis dans un fauteuil confortable de son salon et dégustait un café noir, bien qu’un sucre eût été fortement apprécié. Le commissaire de police ne dût l’absence de cette douceur qu’aux conseils prétendument avisés de son médecin qui estimait qu’à son âge, il fallait commencer à être prudent. Il ne se voyait pourtant pas si vieux. Bien que ses tempes poudrées témoignaient de son passage imminent vers la cinquantaine, il se sentait comme il s’était toujours senti depuis ses vingt ans, un jeune homme dynamique aux ambitions tenaces et à la forme olympique. Si une voix cruelle dans sa tête lui rappelait ses courtes nuits, il pouvait choisir de l’ignorer ou de lui répondre que son métier avait de quoi lui dérober quelques heures de sommeil et qu’il ne fallait pas y voir un signe de dégénérescence. De fait, il était obligé de dresser l’âpre constat qui présentait chaque enquête policière élucidée ou non comme une nouvelle assaillante à ses nuits de quiétude. Pour autant, Franck affirmait résolument qu’il accueillait les nuits blanches avec fierté comme autant d’emblèmes de sa réussite. Bien que l’idée de la vieillesse le taraudait souvent, il pouvait s’enorgueillir d’avoir année après année acquis un savoir-faire certain et une intuition comme on en voyait dans les films policiers. Sa carrière s’en était d’ailleurs largement ressentie et l’avait hissé vers des hautes fonctions auxquelles il n’avait jamais vraiment prétendu. Il était entré dans le costume du commissaire de police comme on enfile une veste de soirée, par envie de jouer, par défi peut-être. Il avait été muté dans divers commissariats où le bureau était vacant avant de se retrouver à Marseille au poste qu’il occupait depuis plus d’une décennie.
Lorsque le téléphone sonna pour la cinquième fois, Franck posa sa tasse de café vide et se dirigea d’un pas furieux vers sa table de chevet, prêt à en découdre avec l’importun qui lui gâchait, en plus d’un réveil doux et d’un début de journée de congé, le plaisir de replonger dans ses souvenirs de début de carrière. Il houspilla son interlocuteur sans même prendre le temps de s’informer de la provenance de l’appel. Il coupa court en disant qu’il n’était pas en service et s’apprêtait à raccrocher lorsque son regard se posa sur son lit défait. Aussitôt, son teint changea de couleur pour adopter un blanc livide. Sans cligner des yeux ni même orienter son regard vers le téléphone, il le décrocha de son oreille et le posa sur sa table de nuit. Il marqua une pause silencieuse à la suite de laquelle il proféra une phrase lente et d’une voix tendue en direction de son matelas sur lequel un homme était assis et lui offrait un sourire charmant.
«          Qui êtes-vous ? »
 
 


 

Chapitre 2 – Une étrange requête
 
Il était assis sur le lit dont les draps étaient en berne et reposaient aux pieds du sommier. L’homme se tenait droit et fixait Franck d’un air duquel n’émanait aucune chaleur, ni même aucun autre sentiment quel qu’il fut. Son visage au teint rose pâle était serti de deux yeux vert clair et ronds qui donnaient à sa figure des airs de grand enfant. Son crâne rasé ornait un front exempt de la moindre trace capillaire. Mais si l’aspect physique de l’inconnu avait de quoi captiver l’attention de quiconque l’observait, Franck était davantage interloqué par sa tenue vestimentaire.
Il est éclaboussé de sang, pensa-t-il avec torpeur.
            Sa chemise ouverte sur un tricot de peau blanc était parsemée de taches rougeâtres qui coagulaient sur les motifs écossais du vêtement. Le tricot blanc était souillé des mêmes éclaboussures qui s’évadaient jusqu’aux poignets et aux mains nues de l’individu qui ne semblait pas s’en soucier. Il continuait de regarder fixement son interlocuteur qui s’était plongé dans un mutisme profond. En effet, Franck se livrait intérieurement à une inspection minutieuse de cet étrange et nouvel arrivant. Les vêtements souillés et la soudaineté de cette apparition avaient déjà de quoi faire défaillir quiconque y était confronté. Mais Franck n’était pas n’importe qui et son expérience professionnelle l’avait déjà maintes fois confronté à des situations étranges. Ce qui le stupéfiait au-delà des sens était la propension de son hôte à demeurer placide malgré l’incongruité de la circonstance. Il y avait chez cet homme quelque chose d’absent et qui, paradoxalement emplissait la pièce d’une ombre épaisse et insoutenable. Cette véritable dichotomie, sans aller jusqu’à pétrifier le flic de Marseille l’empêchait de réfléchir à la suite qu’il devait donner à toute cette histoire abracadabrante qui prenait part dans sa demeure. Il entendait encore résonner dans ses tréfonds une petite voix, la sienne en l’occurrence qui ne l’avait pas quitté depuis son réveil.
Il est des jours où mieux vaut-il rester couché.
L’individu ne bougeait pas de son assise et le sourire toujours affiché, il consentit enfin à répondre à la question qui lui avait été posée.
«          Je m’appelle Steeven. Cela fait si longtemps que j’ai envie de vous rencontrer que je n’arrive pas à m’arrêter de sourire. »
 
Il avait dit cela avec une voix éteinte, mais Franck n’en était pas moins déconcerté. Le ton courtois qu’il avait employé n’incluait aucune aménité mais par son austérité imposait le respect. Il fallut à l’inspecteur quelques secondes pour se refaire une contenance et s’adresser à l’inconnu à son tour.
«          Puis-je savoir comment êtes-vous entré dans ma demeure ?
–          Le plus simplement du monde, par la porte. Je crois que les bruits de votre cafetière ont couvert mon intrusion. »
 
Il n’avait pas l’air désolé. Il n’avait d’ailleurs aucun air, même si Franck pensait qu’il n’en manquait pas. 

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